mars 15, 2018

Marie-Lou Crete 2ieme Partie

Tu parfais ta pratique en partant à Okinawa (tu y étais cet été) peux-tu nous expliquer ce que cela t’apporte en tant que pratiquante et en tant que sensei ?

C’est vraiment important pour moi de continuer l’entraînement, de continuer à m’améliorer moi-même autant physiquement, mentalement que spirituellement, comme dans mes relations avec les autres.  Si je veux continuer à enseigner, à être motivée, à ouvrir mes horizons, à demeurer créative, c’est absolument vital pour moi.  Je souhaite d’ailleurs mettre cet élément de l’avant d’ici les prochaines années.

J’enseigne énormément, parfois, je donne jusqu’à 8 cours par jour.  C’est extrêmement enrichissant et motivant, c’est aussi très exigeant.  J’ai besoin de me nourrir, de me ressourcer, d’entrer dans « ma bulle pratique », de m’inspirer de d’autres passionnés martiaux qui ont besoin de cette pratique « pour aller bien », pour sentir qu’ils sont sur leur « élan de vie », de me reconnaître à travers eux…

 

Chaque été, depuis plusieurs années, j’essaie de combiner la pratique à la découverte d’un nouveau coin du monde, les stages internationaux permettent ces expériences si enrichissantes.  Cependant, souvent, ils ne durent que le temps d’une fin de semaine, c’est très peu.  C’est la raison pour laquelle je choisis, occasionnellement, d’aller à Okinawa (ou cela pourrait être ailleurs dans le monde) pour mettre en priorité ma pratique personnelle pendant deux à trois semaines.

Évidemment, je peux aussi le faire en demeurant à la maison, mais je sais que je pratique beaucoup plus intensivement et à tous les jours, quand je pars dans une « retraite » de pratique et de méditation.

Les moments de solitude qui surviennent lors de ces voyages, comme les échanges privilégiés avec des Senseis et des pratiquants à travers le monde sont vraiment révélateurs, ils permettent à mon intuition de s’exprimer plus clairement encore et m’indiquent la Voie pour la suite des choses…

Parlons maintenant de L’École martiale l’école que tu as fondée à Blainville (Canada).
Peux-tu nous la présenter brièvement ?

Fondée à l’automne 2005 à Blainville, au Québec, Canada, L’École martiale s’intéresse à la formation de l’individu à travers la pratique martiale en favorisant autant le développement réflexif (éthique, philosophie, pédagogie, psychologie, etc.) et relationnel que physique.
L’École martiale qui encourage la pratique familiale à long terme propose aux karatékas d’évoluer dans un milieu coopératif misant sur la persévérance, en guidant chacun à l’expression de son plein potentiel dans le respect des autres et du monde qui l’entoure.
Notre école non-compétitive privilégie plutôt la formation du pratiquant à travers la pratique en elle-même, les ateliers réflexifs, les stages nationaux et internationaux, les œuvres martiales multidisciplinaires et l’implication communautaire, scolaire, sociale et humanitaire.

Marie-Lou et ses élèves de l’Ecole Martiale.


Que penses-tu apporter de spécifiques à tes élèves par la pratique du Goju-Ryu ?

Chojun  Miyagi a créé le nom « goju-ryu » en s’inspirant d’un passage du Bubishi : « Tout dans la vie respire dur et doux… ».  Sensei Merriman, Sensei de Sensei Jean (mon Sensei), répète souvent cette phrase qui me guide au quotidien (que je traduis librement de l’anglais) :  « Sois aussi doux qu’on te permet de l’être et aussi dur qu’on te l’exige. »  Je trouve que c’est là une formidable leçon de vie.

Je trouve vraiment éclairante cette valse constante entre le doux et le dur…  Souvent, on mentionne qu’il faut 80 % de souplesse et 20 % de dureté, dans notre pratique du goju-ryu, cela me semble faire écho à nos relations humaines.  Mon enseignement comme mon approche sont d’abord et avant tout guidés par la bienveillance, toutefois, j’ai ressenti occasionnellement, en tant que Sensei, en tant que pédagogue, en tant que femme, en tant qu’être humain, que l’expression de la « dureté », de la fermeté est parfois nécessaire…  Tout comme une juste colère, cette « dureté » indique sainement aux autres que, dans une situation bien précise, vous ressentez que vos valeurs ne sont pas respectées.  Accepter cette situation serait synonyme de renoncer à vous respecter vous-mêmes.  Hors, comment véhiculer le respect et l’amour sans commencer par le respect et l’amour de soi ?  Mais si ce passage par la « dureté » est parfois nécessaire, ce n’est que pour revenir dès que possible à la bienveillance, l’amour et la joie, qui permettent une réelle et sincère transmission…

Quand on regarde les réalisations de L’École martiale on a l’impression que c’est bien plus qu’une école de Karaté. Œuvre théâtrale, lutte contre l’échec scolaire, bien plus qu’une école de Karaté tu as fondé une véritable  école de la vie.

Gichin Funakoshi, fondateur du shotokan, disait que le karaté, c’était « de devenir un bon et honnête citoyen »…
Devenir un bon et un honnête citoyen du monde, c’est, selon moi, aspirer à devenir « digne et noble » dans ma vie de tous les jours, de tenter de m’améliorer constamment, dans toutes les sphères de ma vie, comme le résume l’expression « kaïzen » en japonais, « amélioration constante et continue », tout en me pardonnant mes écarts, mes ombres, mes ténèbres…  Reconnaître et accepter nos ombres et nos ténèbres, et par extension accepter aussi celles des autres, est, je le crois, la seule voie possible pour devenir un véritable « artiste martial ».

À mon humble avis, après maintes lectures et réflexions, est « artiste martial » celui qui a compris, et qui s’efforce de s’en rappeler chaque jour de sa vie, que le véritable ennemi n’est pas à l’extérieur, mais bien à l’intérieur…  que ce qui fera la différence n’est pas ce qui lui arrivera, mais bien comment il réagira face à ce qui lui arriva.  Même s’ils sont variables sur l’échelle de la souffrance, chaque être humain a traversé et sera amené à traverser des obstacles, des épreuves, des difficultés, qui lui paraîtront parfois insurmontables… Ce qui fera la différence, n’est pas l’épreuve qu’il aura à surmonter, mais bien comment il choisira de la surmonter ou de l’accepter, et une fois que le temps aura passé, en prenant un recul, quelle signification lui donnera-t-il, comment la percevra-t-il ?  Sera-t-elle la cause de tous ses malheurs, ou plutôt ce qui l’aura amené à devenir l’être humain qu’il est devenu, plus résilient, plus courageux, plus empathique aux autres ?

 

Le programme « Un Dojo à l’école » existe depuis plus de 11 ans permet aux enfants de vivre concrètement une expérience de persévérance en parascolaire.

« Quel humain choisis-tu d’être ?  Quel humain veux-tu être ? » c’est là une phrase que je répète incessamment à mes élèves, « à chaque instant de ta vie, c’est toi qui choisis, c’est toi qui choisis ton attitude »…  et en la prononçant pour eux, je l’ancre en moi…  Je me rappelle la proue qui guide mon navire…  Et je sais qu’à chaque salut, je peux choisir de devenir un « meilleur moi »…

Devenir un « meilleur moi », c’est essentiellement devenir un « moi plus heureux », et quand je parle de bonheur, je ne parle évidemment pas des plaisirs éphémères ou de cumuler l’inutile, mais plutôt d’aspirer à donner davantage de sens à mon existence, et à celle de ceux et celles qui m’entourent, qui m’ont précédé et qui me succéderont…

Devenir un « moi plus heureux » me permet de me tourner davantage vers les autres, de faire ma part pour la survie heureuse de l’humanité…

Je me rends compte, non pas sans un peu de surprise et d’émerveillement, moi qui me sentais tellement misanthrope, moi qui, de l’adolescence au début de l’âge adulte, avait tant mépriser et détester mes semblables, comme moi-même, car, évidemment, tout part de soi… je deviens de plus en plus philanthrope au cours des années qui passe…  Je me surprends, en reconnaissant et en acceptant ma part d’humanité, à m’aimer davantage et à aimer de tout mon coeur mes frères et soeurs humains.  Aider chacun à reconnaître, à aimer et à exprimer son plein potentiel dans le respect de soi, des autres et du monde qui l’entoure est cœur de ma mission quotidienne…

J’ai peur pour l’avenir de l’homme.  Et j’ai aussi confiance.  Et c’est ce mélange d’angoisse et de foi qui m’anime et me donne le goût de me soulever chaque jour et de contribuer, peut-être bien modestement, mais en y croyant de toute mon âme, à unifier ce monde…

 


‘A chaque salut, je peux choisir de devenir un « meilleur moi » ‘

 

As-tu d’autres projets en cours ou à venir ?

Toujours !  Tant que j’aurai l’incommensurable privilège d’être vivante, j’aurai des projets !
Nous avons un très grand projet de coopération internationale humanitaire pour juin 2018 qui s’intitule : « D’un océan à l’autre chaque goutte compte… »

Nous voulons aller présenter l’œuvre martiale Peuple dernier, inspirée de grandes sagesses universelles et d’écrits récents de scientifiques reconnus, qui se veut à la fois une prise de conscience collective écologique et sociale de l’urgence d’agir maintenant en même temps qu’un témoignage d’espoir pour assurer la survie heureuse de la race humaine, en territoire francophone, de votre côté de l’océan !  Vous êtes tous invités 😉 !

En plus de présenter l’œuvre martiale, de verser les profits (s’il y a lieu) à une association qui, par des conférences et des ateliers, contribue à l’émergence d’un monde plus altruiste, solidaire et conscient, nous offrirons également des ateliers de pleine conscience par le mouvements à différents partenaires.   Nous profiterons aussi de ce séjour en terre de nos ancêtres pour bénéficier de l’enseignement de nos cousins martiaux et de partager avec eux, s’ils le souhaitent, notre approche pédagogique originale.

Un autre projet en cours est justement celui de la mise en ligne sur Internet d’un « Système d’enseignement revisité du goju-ryu d’Okinawa et de l’approche EM » afin de le rendre accessible à tous les enseignants et les pratiquants de goju-ryu, karaté-do traditionnel et tous ceux et celles qui « utilisent » le corps pour forger l’esprit…  Tant mieux si ce « Système revisité » peut devenir une source d’inspiration pour mes frères et sœurs humains !

 

l’Ecole Martiale

 

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