novembre 1, 2017

Marie-Lou Crete

Dans la vie, il y a des rencontres qui vous marquent et qui vous inspirent.
Marie-Lou Crete fait partie de ce genres personnes qui par leur pratique, leur engagement et leur valeur sont de véritables inspirations de vie et de pratique.
. Marie-Lou enseigne le Goju-Ryu au Quebec où elle a fondé l’Ecole Martiale.  – Entretien découverte

Bonjour Marie-Lou et merci pour cet entretien.
Tu ouvres en effet la série d’entretiens que nous allons avoir sur le site Shubukan. 
Pourrais-tu s’il te plait te présenter ?

Je suis née dans une banlieue tranquille sur la rive-nord de Montréal au Québec.  J’ai 3 sœurs, un frère et des parents que j’aime de tout mon cœur et que j’ai l’incommensurable bonheur de côtoyer encore aujourd’hui !
À l’âge de 2 ans et demi, ma mère m’a menacée de ne pas m’envoyer à une fête d’enfant, je lui ai alors répondu le plus sérieusement du monde avec les yeux fâchés : « M’a t’attaquer ! »  J’avais alors très peu évolué sur la voie martiale 😉 !

Quand j’ai commencé le karaté de style yoseikan à l’âge de 9 ans, après avoir vu le célèbre film Karaté kid, je ne me doutais jamais qu’il allait me mener aussi loin.
J’ai assisté mon professeur à partir de l’âge de 12 ans et j’ai commencé à enseigner lorsque j’ai passé ma ceinture noire à 15 ans.   Tout en enseignant le karaté plusieurs fois par semaine, j’ai poursuivi mes études en littérature française jusqu’à la maîtrise, croyant à ce moment que j’allais enseigner le français au Cégep.
J’ai d’ailleurs enseigné le français au secondaire en terminant ma maîtrise universitaire, ce qui m’a permis de me rendre compte à quel point les élèves auxquels j’enseignais le karaté étaient, généralement, beaucoup plus réceptifs et enthousiastes que pouvaient l’être ceux des cours de français au secondaire…

Au fil du temps, le karaté, l’activité sportive est devenue le karaté-do, le mode de vie.  En 2004, j’ai eu la chance d’aller visiter pour la première fois l’île d’origine du karaté-do : Okinawa.  La deuxième rencontre qui a été vraiment déterminante fut celle avec la littérature martiale.  J’ai alors compris que le potentiel des arts martiaux était vraiment sous-exploité ici en Occident, et peut-être aussi ailleurs, que la plupart des écoles ne s’intéressaient qu’à la technique en délaissant, à mon avis, l’essentiel : l’amélioration du pratiquant dans toutes les sphères de sa vie.  C’est aussi à partir de ce moment que j’ai enfin su ce que j’étais et ce à quoi je voulais vouer ma vie…

 

Comment définirais-tu ta pratique  ?

Je me définis comme étant « artiste martiale » au grand désespoir de tous les formulaires sur lesquels on doit indiquer notre profession avec un choix de métier préétabli 😉  Une profession que je me suis créée ou plutôt qui m’a choisie et j’espère de tout cœur : « avoir le courage d’aller au bout de ce que j’ai cru être ma tâche.»

Je pratique le karaté-do depuis plus de 30 ans maintenant et je l’enseigne depuis 25 ans.  J’ai fondé L’École martiale en 2005.  Depuis ce temps, en fait, depuis le début de ma vie « professionnelle », je vis de ma passion, la transmission du karaté-do traditionnel.  J’enseigne le soir et le samedi mais également le jour dans les écoles primaires de ma région.

À ce jour, j’ai rencontré plus de 7000 élèves dans plus de 20 écoles primaires du Québec.  J’enseigne en parascolaire et j’offre également des projets de développement global à travers la pratique martiale en scolaire.  En collaboration avec le CISSS (Centre intégré de santé et de services sociaux des Laurentides), nous avons élaboré un projet qui permet à des gens présentant une problématique en santé mentale de suivre une formation martiale à long terme.  Ce projet qui se nomme « Épanouis-toi ! » a été reconduit pour une 4e année consécutive (2017-2018).

Chaque jour, je poursuis ma mission.  Chaque jour, je me questionne sur le sens et l’essence de la vie et je tente d’y répondre de mon mieux en posant des actions et en adoptant une manière d’être, de vivre et d’aborder la vie qui fait sens pour moi… Même si je ne réussis pas toujours, chaque jour,  je tends à être « ce changement que je veux voir dans le monde » en me pardonnant mes égarements et en recommençant à y croire… Conjuguant avec les moments de doute, je me sens vraiment en harmonie avec cette vie qui est la mienne !  J’essaie de contribuer à la fois à mon propre mieux-être, mieux-vivre en même temps qu’à celui des gens que je côtoie comme à celui de ma communauté.


Tu as commencé le karaté à l’age de 9 ans par le yoseikan puis en 2009 tu as changé de style.

En fait, j’ai changé de style pour la première fois en 2003-2004.  À l’époque, mon professeur, après avoir consulté le groupe des Avancés (un de mes amis et moi étions ses deux élèves les plus avancés à l’époque), avait décidé de changer du yoseikan au shorin-ryu traditionnel.
Nous avions dû alors réapprendre les katas et même la façon d’effectuer les mouvements et enseigner la nouvelle matière.  J’étais alors très enthousiaste de ce changement de style, et je mettais beaucoup d’énergie et de temps pour m’y perfectionner.
Peu de temps après ce changement, un peu moins de 2 ans, mon professeur qui était fort peu présent à ce moment à sa propre école pour laquelle j’enseignais depuis 11 ans et auprès duquel j’évoluais depuis 16 ans, a demandé à me rencontrer.  Il m’a alors annoncé que, sans m’expliquer précisément pourquoi, je ne pourrais plus enseigner ni apprendre au sein de son dojo.

C’était tellement inattendu que j’ai alors perdu tous mes repères…  Je me souviendrai toujours de l’émotion qui m’a saisie à ce moment… je ne savais plus où était le sol, le plafond, les côtés.  C’était totalement incompréhensible pour moi qui m’étais donnée corps et âme pour cette école depuis tant d’années…  J’ai vécu un intense sentiment d’abandon, j’ai perdu la confiance envers ceux qui m’entouraient, me disant que si c’était arrivé une fois, si une personne à ce point significative dans ma vie pouvait décider du jour au lendemain sans aucune raison véritable de m’exclure de sa vie, cela pouvait m’arriver à nouveau n’importe quand…Avec le recul, même si une part d’incompréhension demeure, je ne lui en veux aucunement…  J’ai compris qu’il était sans doute bien malheureux, qu’il était aux prises avec des démons intérieurs auxquels il n’arrivait pas à faire face…
De mon côté, je sais que c’est cette profonde douleur que j’ai réussi à canaliser et qui m’a donné l’énergie d’ouvrir mon école bien plus vite que je ne l’avais envisagé…  Ce qui en apparence semblait une catastrophe s’est avéré être un tremplin incomparable.  « Quand les eaux montent, le bateau s’élève…» nous dit Yukio Mishima…
Mon partenaire de pratique s’appelait Eric.  Mon professeur lui avait dit qu’il pouvait rester dans son école s’il le voulait, mais que le connaissant, il voudrait sans doute me suivre.  Ce qu’il a fait ne comprenant aucunement cette attitude.J’avais alors 27 ans.  Nous devions alors  trouver une autre association.

 

 

Comment en es-tu venu à choisir  le Goju-Ryu ?

Ayant gouter à un style d’Okinawa, nous ne pouvions « revenir en-arrière »…  Nous avons fait plusieurs recherches à travers le Québec pour trouver un sensei d’une école traditionnelle.
Entre temps, nous poursuivions notre entraînement dans le sous-sol de chez mes parents.  Un de mes amis m’a alors proposé de me mettre en contact avec Jean Frenette, ancien champion mondial de karaté, qui pratiquait le goju-ryu authentique d’Okinawa depuis 1990.
Nous nous sommes rencontrés à la fin avril 2005, puis nous avons commencé l’entraînement en goju-ryu.  Sensei Jean nous a accueilli à bras et à cœur ouverts…  Pendant tout le printemps et l’été nous nous sommes entraînés très  intensivement.  Plusieurs karatékas de notre ancienne école, à qui j’avais enseigné pendant près de 10 ans, ont décidé de nous suivre;  nous les avons formés, comme nous-mêmes, pendant l’été.
Au total, 22 karatékas de l’ancienne école nous ont suivis, malgré le 2e changement de style qu’ils devaient s’imposer pour ce faire et malgré qu’ils devaient maintenant voyager jusqu’à une autre ville pour venir à leurs cours.  Certains auraient dû passer leur ceinture noire cette même année.  Et ils ont courageusement fait le choix de nous suivre.  Pour toujours, je leur en serai immensément reconnaissante…

Je me souviens avoir été aussitôt séduite par les katas de Goju-ryu que je trouvais absolument magnifiques, et que j’avais curieusement l’impression de connaître avant même que de les apprendre…
Les techniques d’endurcissement, « ude tanren » que nous avions aussi en shorin-ryu, mais que nous ne pratiquions guère en yoseikan, me plaisaient aussi énormément.
J’ai également eu un coup de cœur pour les « renzoku kumite », l’enchaînement continue des katas avec partenaire, que je n’avais vu dans aucun autre style auparavant…
Et que dire du kata respiratoire « Sanchin » et du sublime « Tensho » qui m’ont rapidement fascinés, et des maximes que l’on accorde à Miyagi qui me rejoignaient absolument…
« Quand votre main s’élève, rabaissez votre humeur, quand votre humeur s’élève, rabaissez votre main… »
« La vraie victoire, s’est défaire votre nature de base.  Ce triomphe est de loin supérieur à toute victoire sur un adversaire. »
«  La stratégie ultime est de vaincre à travers la vertu et la persévérance, pas par le combat. »
La circularité des blocages, la proximité du partenaire, les positions si ancrées, cette combinaison harmonieuse de beaucoup de souplesse et d’un peu de dureté sont d’autres aspects qui ont particulièrement retenu mon attention…

‘J’ai eu le sentiment nous nous étions enfin trouvés…’



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